Lettre vagabonde – 8 octobre 2008

Ah! l’amitié, comme on y tient

Chère Héleyne,

D’aussi loin que je me souvienne, les amies ont occupé une grande place dans ma vie. J’acceptais tout de mes amies, autant les cruautés et les trahisons que la solidarité et l’affection.  Très tôt, j’ai reconnu la valeur de l’amitié. Ayant déménagé moult fois dans mon enfance, j’ai dû constater que chaque déménagement laissait à l’abandon des amitiés comme ces maisons désertées qui s’effondrent avec les années. Il n’est pas facile de se faire de nouvelles amies. Mieux vaut s’inventer des moyens de résister au temps et à l’éloignement. C’est en lisant Nos chères amies...de Denise Bombardier que sont remontés à la surface les causes de cette passion que l’on éprouve pour ses semblables et l’effet produit sur nous.

Les amies d’enfance traversent rarement les années et rares sont celles qui nous accompagnent jusqu’au bout. Denise Bombardier constate « les amitiés enfantines survivent rarement à l’éloignement, avec choix de vie et à l’évolution psychologique des unes et des autres. Elle a raison. Une seule amitié enfantine perdure. Les autres sont conservées dans l’écrin de mes souvenirs et je ne cesse de me remémorer les innombrables aventures vécues avec elle. Les champs, la forêt, les routes, les granges, les greniers et nos chambres à coucher se transformaient en lieux dangereux ou sécuritaires, en pays mystérieux ou en forteresse invincible. À l’école de ces expériences, j’ai appris la gamme de toutes les émotions qui me propulseraient vers l’avenir.

À l’adolescence, les amitiés déclenchent des raz de marée de contradictions et autant de passion alimentée par la solidarité et la complicité. À cet âge, le nombre d’amies affichent le statut social. La plupart s’acharnent à s’entourer d’abondantes amitiés. D’autres préfèrent des attachements plus profonds et moins nombreux. À cette époque, j’ai préféré entretenir quelques amitiés privilégiée au lieu de me retrouver en gang dans les lieux publics. Ma propre identité se révélaient à travers les rares amies que je côtoyais assidûment. Mes amies d’alors rendaient la vie palpitante. J’admirais leur audace et leur assurance et nos mauvais coups ensemble. C’est avec elles que j’ai pris des risques et confronté l’autorité. Nos actes et nos discours ont initié des rêves qui me stimulent encore. Denise Bombardier exprime bien ce besoin crucial d’avoir quelques amies à soi. « L’amitié à cet âge se vit en osmose, en fusion. On se voit, on se parle, on est en communication permanente. [...] À l’adolescence, on souhaite d’abord être écouté et comprise. [...] Les amies se jouent des autres et comme les amoureux se sentent seules au monde et heureuses de l’être. C’est l’âge où les filles doutent moins de leurs amies que d’elles-mêmes et ce qu’elles cherchent à travers elles, c’est à se comprendre. » On traverse les blessures et les obstacles de l’adolescence grâce aux ponts que l’amitié jette sur notre parcours.

Denise Bombardier aborde surtout l’amitié entre adultes dans Nos chères amies. Le récit résulte d’une blessure infligée par une amie. « C’est en découvrant à quel point je pouvais être blessée par une amie que j’ai compris l’importance de l’amitié entre femmes. » Tout y passe, l’attirance pour d’autres femmes, leur influence sur nous, les amies dans le malheur, les ruptures et les trahisons. Une amitié durable s’entretient. Elle peut durer toute la vie. D’ailleurs Denise Bombardier va jusqu’à déclarer que « l’amitié perdure à l’amitié perdue. » Peut-on oublier une amitié véritable ? « L’amitié est aussi passionnelle que l’amour » ajoute l’auteure. Une passion exaltée, fougueuse, et zélée nous pousse à fréquenter ses amies. Chaque départ laisse un grand vide. Chaque rencontre peut être un baume pour le moral ou susciter des conflits qui paraissent irréparables mais qui finalement suscitent des remises en question et nous transforment.

Lorsque je pense à l’amitié, des mots clés surgissent et soulèvent une panoplie d’émotions : plaisirs, affection, rire, projets, conversations. Les liens qui m’unissent à mes amies sont variés. Je connais des amitiés tranquilles, discrètes et à peine perceptibles aux yeux des autres. Les liens se tissent et s’entretiennent surtout par l’entremise de la correspondance. Des amies que je retrouve sous pli dans la boîte aux lettres. S’épancher, avouer ses faiblesses, oser toutes les confidences, déposer ses rêves sur papier, voilà l’échange magique que procure une amitié entretenue par voie postale. Il existe des amies qui s’insèrent dans nos projets, avec qui on entreprend des voyages, des sorties et de folles équipées. On se retrouve souvent à plusieurs lors d’un événement, ou autour d’un repas tout à fait intime. Le rire fait couler les larmes, le vin fait couler les mots. Les souvenirs et les anecdotes abondent tel un repas à cinq services. Les amies exercent une influence sur moi peu importe le lien que j’entretiens avec elles.

J’ai le privilège d’entretenir certaines amitiés masculines. Contrairement à ce qu’en pense Denise Bombardier, ces liens peuvent être forts et durables. Il existe autant de genres d’amitiés que de constellations dans le ciel. L’important c’est de laisser la lumière de chacune atteindre le cœur. Gabrielle Roy écrivait : « une amitié vraie qui luit et ne s’éteint pas, c’est déjà grande richesse en ce monde. » Nos chères amies... arrive à la conclusion que « l’amitié est devenue aussi importante dans nos vies que l’amour et les liens de sang. » Peut-on traverser la vie sans être traverser par l’amitié ? J’en doute. Joë Bousquet résume en une seule phrase l’ampleur d’une relation d’amitié. «  Il y a des êtres qui ne pourraient jamais me faire autant de peine que me causerait leur absence. » De là l’importance d’entretenir l’amitié en partageant des pans de vie par des sorties, des rendez-vous ou la correspondance. Les amis nous sont aussi essentiels que la santé pour notre épanouissement.

Héleyne, grâce à notre correspondance assidue, nous avons su maintenir nos tête à tête, donner libre cours aux émotions, recevoir les confidences pour nous retrouver enfin comme si nous ne nous étions jamais quittées.

Ton amie,

Alvina

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