Lettre vagabonde – 9 avril 2008

Petit guide sur comment se perdre

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Bonjour Urgel,

Je suis tombée sur un petit livre assez original, de l’Américaine Rebecca Solnit. Dans A Field Guide to Getting Lost, l’auteure fait l’éloge de l’incertitude, de l’inconnu pour mieux découvrir le monde. Pour être pleinement présent au cœur de l’univers, l’être humain doit être capable de s’aventurer dans l’incertitude et le mystère. « Ce qui dans la nature nous est complètement inconnu est ce que nous avons besoin de trouver, et trouver, c’est une question de se perdre » explique Rebecca Solnit.

Se perdre dans les rues d’une ville ou dans la forêt nous amène à voir au-delà de ce que nous avions projeté de voir. Non seulement sommes-nous confrontés au nouveau mais aussi à jeter un nouveau regard sur les lieux et ceux qui y habitent. S’engager dans des sorties sans véritable itinéraire nous dirigera forcément vers la découverte. Prendre à gauche puis à droite sans se soucier de l’espace ni du temps est une merveilleuse façon de se perdre. Ce n’est que lorsqu’on est perdu que l’on commence à retrouver son chemin. Sortir des sentiers battus c’est transgresser la frontière du connu. Souvent, nous trouverons ce que nous avions oublié de chercher.

Selon Rebecca Solnit, il y a un nombre infini de moyens de se perdre. Elle a réussi à se perdre dans les tableaux de l’artiste peintre Yves Klein, dans des livres et la musique. Quand l’imagination s’aventure au-delà de ses propres limites, l’univers entier est à découvrir. Souvent la peur nous retient et nous empêche d’aller au-delà du territoire connu. Rebecca Solnit nous dit que « l’inquiétude est une façon de prétendre que l’on sait ou que l’on contrôle une situation qui en fait nous échappe. » Lorsque nous craignons pour les autres, nous nous bâtissons des scénarios noirs et laids. Les pires scénarios semblent valoir mieux que l’inconnu.

« C’est dans la nature des choses d’être perdu et non le contraire » affirme Rebecca Solnit. Des écrivains-voyageurs auront consacré leur vie à se perdre. Dans son magnifique livre, Besoin de mirages, Gilles Lapouge ne fait que raconter ses errances en lieux inconnus faisant fi même du temps. « Je ne me contente pas de perdre les paysages. Tant qu’à faire, je sème aussi des heures. Dans ce no man’s land où je me fourvoie si gaiement, j’entends choir autour de moi de gros blocs de temps et je tombe sur des moments qu’aucun calendrier, aucune mappemonde n’a jamais repérés. Des moments évadés. » Gilles Lapouge possède plusieurs atouts dans son barda de voyageur : « … une habileté à me perdre qui confine au génie. Je trace mes chemins à l’intuition. Tranquille au volant de ma voiture, je comprends soudain, à des signes reçus de moi seul, que je dois prendre à gauche. Il n’y a pas à discuter, c’est un ordre. »

Pas besoin de traverser un continent pour se perdre. Pas plus tard que la semaine dernière, mes raquettes ont soudain bifurqué vers la droite en un sentier pentu qui ne paraissait mener nulle part. il tournait soudainement à gauche. En zigzaguant, je me suis rapprochée du sommet de la montagne. De là-haut, j’avais à ma droite une vue prenante sur le lac Maillart au complet. Devant moi s’étendait la rivière Restigouche et le pont Interprovincial. Je n’avais jamais aperçu les deux à la fois. Une perdrix m’a suivie, elle dans son sous-bois et moi sur la piste raide. J’étais fière de ma trouvaille. Incroyable de découvrir encore des lieux inconnus sur un territoire que je foule depuis des décennies.

Rebecca Solnit raconte que son enfance en fut une d’errance. Grâce à cette liberté, elle a gagné la confiance en soi, le sens de l’aventure, une plus grande imagination, une volonté d’explorer qui l’ont servie sa vie entière. Elle déplore le fait que les enfants ne s’aventurent plus au-delà des limites de leur cour sans être sous haute surveillance; elle se demande ce qu’il adviendra d’une génération incarcérée dans leur propre maison. Je lui donne raison car je vois plus de traces d’animaux dans la neige autour des maisons que de pas d’enfants. Les enfants ne vagabondent plus même dans les endroits les plus sécuritaires.

La marche demeure un des moyens préférés de me perdre. La marche en raquettes abolit tous les repères et ouvre toutes les frontières, comme le livre d’ailleurs. Jean Chalon a raison de dire « Se perdre dans un livre ou dans une forêt, quelle est la différence ?

 

Amitiés,

Alvina

 

 

 

                       

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