Lettre vagabonde - 7 décembre 2010

En quête d'un essentiel battement
 
Jean-François Beauchemin n’aurait pu choisir un titre mieux approprié à son dernier récit : Le temps qui m’est donné. Il réussit à se saisir du temps qui a vogué sur les eaux douces de son enfance avant d’être emporté vers les rapides de la force de l’âge. Le récit nous entraîne vers les profondeurs de l’existence où de multiples couloirs dévoilent les secrets des êtres et des choses. Pourtant, au fil des mots, j’eus l’impression d’être éclairée par la vive lumière du jour, respirant l’air pur et circulant dans un espace illimité. Le lecteur est convié à un certain rite de passage d’où il surgira doté d’un regard nouveau. Les deux tiers du récit s’accrochent aux ailes de l’enfance virevoltant entre la cour et la remise, la chambre et la cuisine avec moult escapades en d’autres lieux à la fois réels et imaginaires. Les personnages sont peu nombreux : le narrateur, ses quatre frères, sa sœur et les parents.
 
Elle est fébrile, fiévreuse et passionnée la plume de Jean-François Beauchemin. Elle explore et dévoile en toute liberté les multiples facettes de la vie de chacun, de leurs relations, de l’amour et son absence, du partage d’une certaine folie et un fou d’électricité débranché de la réalité. L’écrivain s’aventure dans les cavernes de l’esprit, s’insinue en les couloirs de l’âme et accède facilement à la porte du cœur. Un seul être maintient toutes ces issues fermées. C’est le père. Six enfants libres et affranchis contre un père silencieux et retiré sous le couvert d’une autre époque. Six enfants regardeurs à l’affût de découvertes et du bonheur se nourrissent d’imagination et de réalité.
 
Un rythme comme un chant poétique anime l’écriture de Jean-François Beauchemin. Une écriture en plongées et rebondissements, en perpétuel mouvement mais sans vaines agitations. L’alternance entre les jeux d’enfants et l’impassibilité du père amorce une réflexion sur l’amour et ses manifestations. L’auteur écrit au sujet du père « Nous constations chaque jour qu’il n’était pas difficile à aimer. Mais nous aurions préféré l’aimer autrement. »
 
Le temps qui m’est donné  s’apparente au roman Le jour des corneilles. Là aussi, le fils recherche « le chatouillis du chérissement », et s’interroge ainsi : « Père m’aime-t-il? Et si oui, où se terre donc son amour? Ah! si au moins j’avais pu apercevoir cet amour-là. » Peut-on comprendre ses parents sans passer par l’enfance, la nôtre et la leur? Nous ignorons tant de l’enfance de ceux qui ont inspiré, construit ou dominé la nôtre.
 
Le temps qui m’est donné ne cesse d’explorer l’enfance. L’auteur avance dans les traces de joie primitives vers une enfance non pas retrouvée mais reconquise et recréée à partir des matériaux logés dans toutes les cellules. C’est l’histoire du temps accordé, du temps lent et toujours accessible si on trouve le courage de remonter à sa source intarissable qu’est l’enfance, la gardienne du temps. C’est également l’histoire du temps qui accélère au cours des ans, qui file si rapidement après un demi-siècle d’existence que l’on ne peut le retenir qu’en puisant aux souvenirs de nos jeunes années. Il file et s’oxyde rapidement au bout de l’âge. Heureusement qu’il nous reste beaucoup d’enfance comme l’écrivait Madeleine Gagnon.
 
Le temps qui m’est donné est tout plein de tendresse, de joies simples, de complicité affective et d’étonnement. En fermant le livre, je m’empressai d’ouvrir la porte, de m’enfoncer dans la forêt et d’emprunter une route où la nostalgie et l’émerveillement cohabitent parmi les bêtes et les arbres. J’apportai mon carnet Moleskine et un stylo. On ne sait jamais avec Jean-François. Sa voix peut surgir mystérieusement hors de la Petite-Rivière-du-Loup et me transmettre encore un essentiel battement. Justement j’entendis clairement ces propos rebondir sur les roches : « Pourquoi demandons-nous tant à la littérature de nous distraire, de nous étourdir, et si peu de nous éclairer, de nous soulever, de nous donner du courage et de nous rappeler à la beauté des choses? » Merci Jean-François pour « les grands paysages de l’âme » et l’âme des paysages.
 
 

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