Lettre vagabonde - 1er avril 2013

Marcher sur la croûte 

Au mois de mars, j’acquiers un pouvoir démesuré, une souveraine liberté : marcher sur la croûte. Quelques jours du mois rassemblent les conditions idéales pour la formation de la neige durcie. Une pluie abondante suivie d’un temps froid doit couvrir la neige sans l’ajout d’une autre chute. Je chausse alors mes bottes de sept lieues pour me lancer en pleine nature, sillonnant en tous sens, hors de tout sentier battu, un univers habituellement inaccessible. Le marais, les forêts enchevêtrées de broussailles et de chablis, les cours d’eau et la caillasse sont enfouis sous une plateforme solide comme le roc. Ni ski ni raquette aux pieds, les pas libres comme l’air.

 Je redeviens l’enfant à qui on donne accès à un terrain de jeu aussi vaste que son imagination peut le supporter, imprévisible et inépuisable. Marcher sur la croûte, c’est devenir navigateur sur l’océan infini, aigle des montagnes, Robinson Crusoé sur son île. Et comme la poète Françoise Bujold, « je me laisse redevenir sauvage. »

Le temps doux qui a précédé a dégagé des parfums de sève, les animaux ont laissé leurs empreintes fossilisées et agrandies démesurément. En avançant parmi les arbres je découvre un tronc sculpté par un grand pic, un autre tissé de champignons ondulés. Un vieil arbre rompu et ridé avance ses grands bras maigres vers le bleu du ciel. Des traces de lutte, de survie, de résistance s’étalent autour de moi. Il y plein de vie là-dedans et j’y adhère avec ardeur et enthousiasme.

 Je zigzague en tous sens suivie de deux marcheuses plutôt confiantes au début. Nous nous entortillons autour d’un flanc, montons vers le sommet et redescendons  dans la même coulée. Ma boussole intérieure se détraque. On est déjà passé ici. On tourne en rond. Je chante alors à tue-tête d’un air faux bien sûr, « Les cowboys font le tour de la montagne, la montagne fait le tour des cowboys ». Je danse sur la grande scène sous les regards intrigués des deux autres marcheuses. Je monte en ligne droite à la recherche d’une piste menant nord-ouest. Au lieu de revenir bredouille, je redescends sur le fessier, glissant entre les arbres pour rejoindre en bas mes compagnes. On s’amusera tour à tour de nos insouciances d’enfance et de nos folies d’adolescentes comme si nous étions de tous les âges à la fois. C’est une conséquence directe d’une longue randonnée sur la neige croûtée. Ça nous rend notre liberté. Ça nous ramène à nous-mêmes.

La nature fait plus que de m’héberger, me nourrir et me protéger. Elle façonne et affranchit. Marcher sur la croûte donne du leste, de la vitalité. J’y raffermis les muscles et le moral. L’esprit se dilate et s’enrichit. Les émotions s’avivent. Des amoureux de la nature sont prêts à payer des forfaits onéreux pour accéder à l’hiver, à sa froidure et à son silence. Ces conditions se raréfient. Sylvain Tesson le confirme dans son récit Dans la forêt de Sibérie. « Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que de l’or. »

Derrière chez moi dans les champs, la forêt et la montagne, je n’ai crainte de rencontrer âme qui vive à moins que des amis m’accompagnent. Mais où se terrent donc les gens? J’ai l’impression de vivre l’expérience de Mike Horn qui a parcouru à pied, en bateau et en kayak un voyage de près de deux ans autour du cercle polaire. Il a traversé en solitaire le Groenland, les territoires canadien, américain et russe. Il a aperçu plus de caribous, d’ours polaires et de loups que d’humains.

Que l’on accède à une équipée de six mois en Sibérie, à une randonnée d’un jour sur la neige croûtée ou à une expédition périlleuse de deux ans autour du cercle polaire, c’est toujours le territoire humain que l’on explore, en dehors comme en dedans.  Quelle chance d’y avoir accès encore aujourd’hui. Qu’en restera-t-il demain?

 

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Commentaires (1)

1. Aline 2013-05-03

Marcher sur la croûte, et oui ça me rappelle de beaux souvenirs, surtout à la pleine lune, on a l'impression de flotter...Et quand j'étais enfant, nous allions patiner lorsque cette croûte se recouvrait de glace...

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