Lettre vagabonde - 27 mai 2017

Le regard pénétrant de Marie-Claire Blais

Des chants pour angel

Des chants pour Angel témoigne de notre époque, de ses bouleversements et ses souffrances. Marie-Claire Blais y exprime une réalité criante que trop souvent on cherche à taire ou à oublier. C’est la traversée des lieux où des êtres s’accrochent à l’existence en mode survie tandis que les privilégiés noyés de surabondance penchent du côté de l’indifférence. Des écrivains et des artistes se préoccupent du sort des opprimés autant que du sort de la planète.

Des chants pour Angel est le neuvième tome d’une série qui se voulait une trilogie. J’ai l’impression que les personnages se sont tellement appuyés sur la compassion et la générosité de l’écrivaine qu’elle n’a pas le cœur de les laisser tomber. Dans une entrevue, l’auteure affirmait qu’ils étaient réels. Possédant cette précieuse prouesse littéraire, elle s’efface derrière ses personnages. À force de les côtoyer, roman après roman, ils nous deviennent familiers et attachants.

Marie-Claire Blais communique son étonnante compréhension des jeunes. « La spontanéité de la jeunesse est si naturellement souriante qu’on lui prête parfois… un épanouissement qui n’est qu’une fragile apparence du bonheur. » Une jeunesse porteuse des événements arrivés avant leur naissance.

Deux fils conducteurs traversent le roman. Le premier s’impose : l’assassinat de dix-huit Noirs dans une église méthodiste par un jeune Blanc. Le meurtrier est un adepte du mouvement de la suprématie blanche. Le récit repose également sur une procession de gens qui se dirigent vers la mer afin de disperser les cendres d’Angel, un garçon de douze ans ayant succombé au sida. Marie-Claire Blais réussit à nous transposer dans la tête du tueur, à nous intégrer au défilé des personnes en deuil suivies d’un groupe masqué qui les couvrent d’injures et profèrent des menaces.

Tout comme ses huit romans précédents, Des chants pour Angel repose sur les pôles opposés qui régissent notre société. Amour-haine, dominant-dominé, riche-pauvre, gens de couleurs et Blancs. Des pôles qui suscitent la haine, la violence, la discrimination et la peur. « La discrimination c’est une gangrène, oui c’est cela, une gangrène qui corrompt tout. »

Les romans de Marie-Claire Blais ne sont jamais aussi noirs que proclament certains critiques. On y retrouve autant de compassion, d’amour, d’entraide et de solidarité que de haine et de violence. Le profondément humain soutient la main qui écrit. Se côtoient toutes les générations. Certaines porteuses de mémoire et d’espoir penchent du côté de la lumière tandis que les plus jeunes sont porteuses à la fois d’avenir et de désillusions. Un plus âgé est convaincu que « le passé est toujours là même lorsque nous l’oublions. »

L’intense présence de la réalité crue nous projette dans toutes les sphères des activités humaines. « Je prends la réalité et je crée une œuvre » nous confie Marie-Claire Blais. Tant d’abus à dénoncer. « Ces hommes de Dieu qui n’aiment ni Dieu ni les hommes. » Nous sommes confrontés à ces hommes de pouvoir politique ou économique qui par ignorance ou cupidité, provoquent l’anéantissement de la planète s’indignent les personnages. « Nous avons sans cesse sous les yeux, des hommes qui sèment la terreur avec leurs bombes maléfiques… mais que penser de ceux qui sont des terroristes domestiques, des pères tueurs avec leurs bonnes intentions et leur morale. »

J’admets que les romans de Marie-Claire Blais exigent une certaine stratégie de lecture. Des chants pour Angel se compose d’un unique paragraphe et d’une longue phrase. À nous lecteurs de choisir le rythme et le souffle qui nous convient. Le style d’écriture adopte le pouls de la société, son rythme accéléré, ses images juxtaposées en continue.

Si des personnages tels que le Jeune Homme et les hommes masqués sèment la terreur, d’autres comme Daniel l’écrivain ou Mai en son adolescente spontanéité, répètent leurs gestes fraternels d’entraide et de compassion.

Ce qui nous sauvera peut-être : « l’art doit dépasser la dictature et la guerre, et l’art les dépassera. » Marie-Claire Blais nous plonge au cœur des enjeux cruciaux de ce monde auquel nous appartenons. Elle glisse cette note d’espoir : « il suffit de ne pas céder… la vie est toujours la vie jusqu’au bout. »

 

 

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Commentaires (1)

1. Marie-Claire Martin 2017-06-02

Comme j'aime cette chronique Alvina. Elle rend tellement bien Marie-Claire Blais dans sa grande sensibilité humaine, dans sa perception et sa description de la société. Le constat d'un mal être proche de nous, à notre porte parfois. Tu as Alvina les mots pour nous la présenter à travers ce dernier livre. Merci

Ajouter un commentaire