Lettre vagabonde - 14 janvier 2019

L'humanité sous nouvelle administration

 

Homo deus

Homo sapiens, le premier essai de Yuval Noah Harari est une traversée de l’histoire de l’humanité. Son deuxième essai Homo deus nous dirige vers l’avenir où l’être humain risque d’être supplanté par l’ordinateur. Les plus grands bouleversements de la planète ne se déroulent plus sur les champs de bataille, mais dans les laboratoires. Les hommes ont transformé leur comportement suite aux trois révolutions précédentes : cognitive, agricole et industrielle. La révolution scientifique risque de transformer l’être humain lui-même.

Derrière les portes closes des laboratoires, carte blanche aux scientifiques qui procèdent à des expérimentations risquant non seulement d’altérer la vie sur terre, mais de modifier l’homme. Non seulement nous risquons de n’être plus reconnaissables mais aussi de n’être plus reconnus comme des êtres humains intelligents. Les deux grands pôles de la révolution scientifique sont la biotechnologie et la technologie de l’information. Ces deux domaines inventent de nouveaux algorithmes qui réussissent à tout mesurer et à presque tout prévoir de nos gestes, voire de nos pensées. On avance la preuve avec Kindle où sont analysés les émotions du lecteur. Les algorithmes s’inventent un nouveau dieu : Big data, présent dans les entrailles de Google et Facebook. Nous sommes scrutés à la loupe, analysés et classifiés sans restriction et sans gêne. Les états et les institutions fonctionnent sur les bases de données que leur soumettent les ordinateurs super performants.

Le regard perspicace et vigilant de l’historien nous entraîne dans un univers où l’économie prime sur l’écologie, où l’intelligence artificielle supplante l’intelligence des hommes. « Après 4 milliards d’années de sélection naturelle, la vie sera dorénavant régie par une intelligence artificielle », explique Harari. La nouvelle conquête du monde est subtile et insidieuse car « nous faisons confiance aux nanotechnologies, au génie génétique et à l’intelligence artificielle pour révolutionner encore la production et ouvrir de nouveaux rayons de nos supermarchés en perpétuelle expansion. »

Selon Yuval Noah Harari, la plus grande guerre actuelle est la course contre la mort. « Qui épaulera ce combat? Les hommes de sciences et les banquiers à cause des nouvelles découvertes et des gros profits. » Nous partons de loin, les chasseurs-cueilleurs étaient animistes. Ils parlaient aux animaux, aux arbres, aux pierres, mais aussi aux fées et aux démons. La religion avec sa bible viendra couper le lien entre les animaux, les plantes et les êtres humains. Dès lors, on a commencé à détruire ce qui nous entourait. Puis l’homme moderne a cessé de croire en Dieu. Il a commencé à croire à l’argent, à l’industrie, à l’économie, aux logarithmes et ses bases de données.

La conquête du monde par les Homo sapiens a été rendue possible grâce à deux facteurs : notre système de coopération sociale qui nous relie et nos croyances aux mêmes histoires. Notre vie n’a de sens qu’à travers ces histoires que l’on se raconte. La plupart de ces histoires sont des chimères. Notre futur est basé sur les algorithmes et grâce aux ordinateurs, tout peut se mesurer. On arrive à mesurer nos émotions, nos désirs autant que la croissance économique.

Harari précise que tous les progrès de l’humanité ont visé la protection d’un système social et non la protection des individus. On voulait de bons ouvriers, de bons soldats. Les derniers progrès nous font goûter à plus de bonheur que nos ancêtres mais nous laissent insatisfaits. « De plus en plus insatisfaits » Ce sont les histoires qui ont créé les bases de nos sociétés, une culture et des comportements propres à chaque groupe. Dorénavant les ordinateurs façonnent notre réalité identitaire non pas par des histoires mais par des bases de données. L’auteur explique : « Nos ordinateurs ont du mal à comprendre comment Homo sapiens parle, sent et rêve. Aussi apprenons-nous à Homo sapiens à parler, sentir et rêver dans le langage des chiffres, que comprend l’ordinateur. » Nous sommes inondés d’appareils de tous genres qui ne nous laissent plus de place pour le libre arbitre. Les algorithmes calculent tout pour nous. « La planète est déjà la propriété d’entités non humaines : les sociétés, les compagnies, les systèmes monétaires, les réseaux sociaux » ajoute Harari. Le progrès technique ne veut pas écouter nos voix intérieures, il veut les contrôler. Les gouvernements gèrent les pays, Big data les contrôle. Nous fournissons à Big data, à cœur de jour par l’entremise des réseaux sociaux, toutes les informations utilisées pour nous assujettir à son contrôle. Serons-nous un jour manipulés et contrôlés comme nous manipulons et contrôlons les animaux, asservis comme nous les asservissons par des traitements cruels et odieux? Nous maltraitons les animaux domestiques et nous contribuons à l’extinction de nombreuses espèces d’animaux sauvages. Il m’est impossible d’énumérer tous les domaines de notre vie sur terre dont traite Harari dans ce récit stupéfiant. Il lance un cri d’alarme comme la poète Hélène Monette, « Où irez-vous armés de chiffres? »

Homo deus, un livre à lire absolument si on veut comprendre ce que nous faisons sur terre et ce que nous voulons devenir. Yuval Noah Harari conclut : « L’humanité triomphe grâce à quelque chose que les aliens, les robots et les superordinateurs n’ont pas soupçonné et ne sauraient pénétrer : l’amour. » À nous d’y contribuer en sauvegardant le contrôle sur notre vie par la coopération, l’imagination, l’inspiration et l’intuition.

 

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Commentaires (4)

1. Louise Bellavance 2019-01-25

Je suis restée bouche bée quand j'ai vu à quoi tu t'attaquais cette fois...Ce n'est plus "uniquement"la critique d'une oeuvre littéraire qui est faite ici mais bien d'une oeuvre traitant de l'avenir de l'humanité.Je n'avais pas lu Homo Sapiens car à sa parution, je venais de terminer le Cosmos de Michel Onfray et après avoir lu ton excellente critique qui résume et commente si bien le livre d'Harari,je crois que je n'aurai pas besoin de le lire.Je ne peux m'empêcher de demeurer optimiste malgré tout et la dernière phrase du commentaire de ton ami Urgel me plaît tout-à-fait...Merci pour cette Lettre Vagabonde (digne d'une publication dans le Devoir ou Lettres québécoises) et à une prochaine rencontre printanière ou estivale.

2. Marie-Claire-Martin 2019-01-21

Merci Alvina de partager ces idées, ces questions que posent Harari. Ces grandes lignes de l'avenir de l'humanité font froid dans le dos. L'humanité est à se forger un nouveau destin a une vitesse effarente. Liberté? ? ? Heureusement qu'il y a l'amour qui n'est pas encore capté par la MACHINE.Si le sort qu'on nous réserve ressemble à ce qu'on fait subir aux animaux présentement, c'est épeurant. Merci de m'avoir fait connaître cet auteur.

3. Urgel Charest 2019-01-16

Les Harari de ce monde écrivent une brique de temps en temps pour décrire la maison. Cette chronique au regard alarmiste tente de présenter cette brique en moins de mille mots, un tour de force. Pour ma part, autrefois guidé par la religion et ses sophismes, certains mouvements et leurs commandements dont je me suis heureusement libéré fait en sorte que je me sens moins touché par ces algorithmes et le 5G. Les écolos grenouillent, les apparatchiks magouillent et les bonzes de la finance collectent alors que j'aspire à tout autre chose avec ma compagne. Homo Deus saura-t-il donner plus de sens à ma vie, plutôt rêver que de compter. Le Vent n'est pas plus le capitaine que la mer le voyage (Gilles Vigneault). Avons-nous vraiment perdu notre pouvoir de décision? Vivre ici me semble encore ce qu'il y a de mieux tant et aussi longtemps qu'on saura y rêver.
Urgel

4. Hélène Poirier 2019-01-15

Merci pour cette belle réflexion. Ma toute personnelle conclusion...Tant qu'on pourra rêver, nous nous croirons vivants. Tant qu'on pourra aimer, on pensera appartenir à une espèce noble. Même si l'éternité s'achève, ressentons ensemble vibrer nos chairs. Appuyons, juste pour voir, sur la touche "sauvegarde".

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